Les Cimetières du Canton de Mouy
Les rites funéraires de notre région
On a souvent distingué l'homme primitif de l'animal par son comportement face à la mort. Les rites mortuaires ont laissé des monuments comme les dolmens et les allées couvertes, preuves que les peuples du néolithique avaient déjà une attitude commune face à la Mort qui n'a finalement été admise qu'à travers une séparation d'avec les vivants pour une autre vie, un grand voyage, un grand changement, etc., en tout cas pour une continuation dans un au-delà plus ou moins mystérieux.
Cette préoccupation de l'outre-tombe s'est beaucoup atténuée dans notre société moderne absorbée par le progrès technique et la recherche du mieux vivre. L'objectif de cette brochure n'est pas de philosopher sur la Mort de nos jours mais de revenir sur un ensemble de coutumes, croyances et attitudes face à la mort chez nos aïeux vivant et mourant dans le canton il y a 80 ou 100 ans. La population est alors en grande majorité d'origine rurale, proche de la nature et des animaux qui sont la force motrice essentielle du moment. La religion, depuis des siècles, éclaire d'un jour particulier ces moments difficiles à vivre pour ceux qui restent. Grâce à ses rites, cérémonies funéraires et prières, l'église aide les familles à accepter la Mort. D'ailleurs elle ne perd pas une occasion de rappeler à chacun que viendra son heure dernière. (Maintenant et à l'heure de notre Mort). Cette emprise de la religion a fortement marqué la population qui pendant des décennies et bien qu'il y ait de moins en moins de fidèles dans les églises, va choisir dans sa plus grande majorité, comme dernière étape, l'église du village ou de la ville plutôt que les obsèques civiles.
La Mort au XVIIème siècle
La tradition mortuaire s'est installée au fil des années, mais l'essentiel des rites funéraires était déjà en place au XVllè siècle.
Le pauvre défunt ayant reçu la bénédiction de Notre Mère la Sainte Église, est lavé et mis tout nu dans un morceau d'étoffe qui put être jadis de lin, d'où vient le mot linceul. (Linceul se dit en picard lincheu et signifie tout bonnement toile de lin). On transporte ensuite le cadavre dans une sorte de boîte en bois qui ne. sert qu'à le porter en terre. La boîte est ensuite récupérée pour la fois suivante. Le drap, en général, accompagne le corps. Le fossoyeur, ou au début un parent, recouvre le tout de quelques pelletées de terre, après une probable bénédiction. L'usage du cercueil individuel, bien clos, est réservé aux riches, (d'abord en ville). Canoniquement et légalement, la cérémonie a besoin de deux témoins.
Il semble aussi qu'on ait jadis (avant le XVIIe siècle) enterré un peu partout, le long des chemins, sur son domaine, près d'un grand arbre, etc. mais dès le milieu du siècle, et sans doute partout dans le pays (le cas des protestants étant mis à part), on utilise soit l'église, soit le cimetière paroissial, soit les deux. Cet enclos paroissial qui contient à la fois l'église, le cimetière, parfois l'ossuaire est le cœur de cette communauté d'âmes qu'est fondamentalement la paroisse, qui unit à la fois les vivants et les morts. Pour les uns comme pour les autres la place la plus recherchée est toujours la plus proche de l'autel. Là, sont soigneusement inhumés dans de vrais cercueils avec de vraies pierres tombales, tous les dignitaires ecclésiastiques et laïcs, avec une place de choix pour le seigneur. Par degrés successifs s'éloignant de l'autel se succèdent notables et riches.
L'un des Cassini, seigneur de Thury sous Clermont, est enterré à quelques mètres de son église paroissiale.
Tout le monde ne pouvant tenir dans un espace réduit, on rouvre de temps en temps les tombeaux pour y placer de nouveaux corps qui s'entassent et d'épouvantables odeurs s'en dégagent parfois, incommodant alors les fidèles durant les offices, en ville surtout. La plus grande partie des autres habitants sont «ensépulturés» au cimetière, sans cercueil. Les corps sont légèrement recouverts. Les pierres tombales sont fort rares et la clôture du lieu bien fragile, si vraiment elle existe. Sur ce point les textes abondent et ils nous surprennent. Gens et charrettes traversent le cimetière; les bêtes y paissent, l'herbe se trouvant abondante (et gratuite !). Les enfants y jouent, les amoureux s'y rencontrent. Des échoppes s'y installent aux jours de fête. Les porcs et les chiens y grattent et fouissent...
Sur l'insistance des autorités civiles et ecclésiastiques, quelques progrès furent sans doute accomplis, et la clôture sûrement mieux respectée. Il fallut pourtant attendre 1776 pour qu'un grand texte royal ordonne de transporter les cimetières loin des lieux d'habitation et plus de cinquante années encore pour en constater un début d'application.
A Heilles, on peut encore voir dans l'église une porte murée dite «porte du cimetière» qui date du temps où ce dernier entourait l'église. A Mouy, il est possible que la quatrième fenêtre de droite remplace une porte qui donnait sur le cimetière primitif, (hypothèse de Warmé dans «Histoire de Mouy»).
Le cimetière de Rousseloy, au contraire des cimetières des communes voisines, s'est resserré près de l'église jusqu'à en occuper la partie démolie. L'entrée du cimetière actuel correspond à l'ancienne entrée de l'église.
La chapelle d'Auvillers a conservé le cimetière proche de ses murs.
Il faut ajouter que fréquemment un coin de cimetière est réservé aux enfants morts sans baptême ou ondoiement, donc de vrais mort-nés, sans doute prématurés. En cette terre «non sainte» peuvent aussi être enterrés quelques suicidés, ainsi que les vagabonds ou étrangers inconnus et qui ne portaient sur eux aucun signe de christianisme. Les protestants eurent souvent un cimetière à part dans lequel un édit royal ordonna qu'on les y menât de nuit. Loin des maisons, depuis le XIVème siècle au moins, on inhumait les «pestés», en tas dans des fosses communes, après avoir parfois recouvert les cadavres de chaux vive, ce qui montre qu'on avait bien compris les dangers de la contagion. Au XIXe siècle, les pratiques religieuses sont moins rigoureuses et des différences apparaissent entre sexes, entre classes et déjà entre générations, même si les formes extérieures et les usages locaux n'ont guère changé. Au cours du siècle apparaissent les causes d'un nouveau bouleversement : l'école transforme les esprits et entrouvre aux paysans des issues. Les routes, les chemins de fer les mettent en communication facile avec le voisinage. Le service militaire les transplante. La population se renouvelle. De grandes brèches sont ouvertes. L'industrie offre à un grand nombre, une nouvelle société toute profane. L'immigration déracine la coutume de l'observance. L'exemple assimile le villageois aux usages de la ville qu'il habite. La baisse de la pratique et de la croyance ne s'est pas accomplie d'un coup, ni partout au même rythme : elle a dans chaque village accompagné le déclin d'une civilisation rurale dont nous pouvons prévoir le terme.
L'agonie
Lorsque le malade entre en agonie, on allume dans la chambre la chandelle bénite. (Il s'agissait du cierge de famille, gros souvent d'une vingtaine de centimètres de circonférence et patiné par le temps, béni le 2 février, jour de la Chandeleur. Il se transmet de génération en génération, aussi en rajoute-t-on un morceau de temps en temps, ce qui nécessite une nouvelle bénédiction. On place la chandelle au chevet du lit, parfois dans une enveloppe d'osier. Lorsque la Mort semble proche, on envoie chercher Monsieur le Curé pour qu'il vienne chez le malade «lui cirer les bottes» comme on disait en Picardie, c'est-à-dire lui administrer les derniers sacrements. Les humbles surtout retardent le plus possible ce moment pour ne pas effrayer le mourant, car Monsieur le Curé se déplace précédé d'un enfant de chœur qui fait tinter une sonnette. Dans le village tout le monde sait qu'il va survenir un décès. Être extrémisé, c'est avoir reçu signification de quitter cette terre ! La venue du prêtre est mauvais signe et un moment dramatique pour le mourant qui tenait malgré tout à être en règle avec la religion.
Parents et voisins se réunissent auprès du mourant pour dire les prières des agonisants après avoir placé une seille"' d'eau près du lit, afin que le moment venu, l'âme du défunt puisse se laver avant de comparaître devant Dieu.
La Mort
La Mort a frappé... On se hâte de jeter l'eau de la seille dans laquelle l'âme du mort s'est purifiée. L'eau est polluée et il faut aller la jeter loin de la maison, dans un verger ou une pâture. Les activités journalières cessent et ne reprendront qu'après l'inhumation. On ferme les volets de la maison. On arrête le balancier de la haute horloge qui n'a plus à marquer d'heures pour le défunt. On recouvre les miroirs d'un voile blanc pour que l'âme qui rôde encore dans la maison avant d'aller au ciel ne puisse se voir. La porte est barrée d'un drap ou d'une serviette, blanche pour les célibataires, noire pour les gens mariés. On couche près de la porte de la rue deux liens de paille en croix sur lesquels on pose une pierre ou bien on accroche à côté de la porte une croix de chaume de 50 centimètres environ.
L'héritier le plus direct va accrocher un morceau de drap noir aux ruches, sinon les abeilles quitteraient les ruches pour ne plus revenir. On entoure la cage des oiseaux par un ruban noir pour éviter qu'ils perdent leur chant.
Sonneries de cloches
Il faut avertir les vivants. Les proches du défunt, couverts de longs manteaux, vont annoncer la triste nouvelle. Plus tard, au début du XXe siècle, une personne passera de maison en maison pour prévenir du décès et donner l'heure des obsèques, cette coutume sera remplacée par une distribution de «papillons». Dans les bourgs officiait un «clocheteur de trépassés» qui parcourait les rues en agitant sa clochette et annonçait la Mort.
Les cloches de l'église sonnent. Avant la première volée, on compte les appels : trois coups si le défunt est de sexe masculin, quatre s'il est du sexe féminin. La sonnerie des cloches est faite du jour du décès à celui de l'enterrement. C'est à partir de cette annonce que commencent les visites à la maison mortuaire. Celles-ci se font le soir après le travail, mais on n'entre pas dans la maison pendant une sonnerie de cloches. A remarquer : les sonneurs sont souvent les fossoyeurs. Selon les régions le nombre de coups sonnés a d'autres significations : (5 coups annoncent la mort d'un enfant, 7 pour une femme,9 pour un homme, 12 pour un évêque, 33 pour un pape).
La mise en bière
Le menuisier du village fabrique un cercueil aux mesures du mort.
Lorsque le corps est mis en bière, la famille embrasse une dernière fois le défunt, ce qui est une rude épreuve pour les enfants. Le jour de l'inhumation, une chapelle funèbre est installée dans une des pièces de la maison ; le cercueil placé sur des tréteaux est recouvert d'une tenture noire.
Avec le cercueil qu'on lui a commandé, le menuisier fabrique d'office quelques croix nues et simples de 0,50 m environ de hauteur. Les proches parents du défunt déposent ces croix au pied du calvaire et à un endroit sur le chemin qui conduit au cimetière, où on peut s'arrêter si le chemin est un peu long.
Le décès
Le décès est annoncé à la mairie et le jour et l'heure des obsèques fixés avec le curé. Il ne faut pas enterrer les morts le vendredi, sinon un autre parent meurt dans l'année.
La veillée
Une voisine ou une femme dévouée du village, est appelée pour procéder à la toilette du mort. Le défunt est habillé de façon soignée avec souvent son costume de marié, puis allongé sur le lit dont les draps ont été changés. On lui joint les mains sur la poitrine. La chandelle bénite continuera de brûler jusqu'à la mise en bière. Sur un meuble ont été placés un récipient contenant de l'eau bénite et un rameau de buis béni qui serviront à la bénédiction du corps lors des visites des amis et de la parenté. Les amis de la famille et les voisins les plus proches vont veiller le mort toute la nuit. De nombreux visiteurs affluent pendant la soirée. Ainsi se témoignaient le respect ressenti pour le défunt et la solidarité manifestée à la famille. La veillée était assurée par des équipes de deux, se relayant vers minuit. Les personnes désignées pour porter le corps, «les porteurs», étaient souvent chargés de cette tâche. Il semble que dans certains cas on ait pu faire appel à des veilleurs rétribués.
Dans la chambre mortuaire, on égrène des prières mais la nuit avançant, il n'est pas rare que l'un ou l'autre s'assoupisse. Entre veilleurs on échangeait quelques mots et parfois même on se laissait aller au bavardage.
Tard dans la soirée, il était d'usage d'offrir une collation aux veilleurs. Au fil des temps, la pratique s'est assouplie et l'on ne veille plus toute la nuit. Les proches, venus participer à la veillée, se rendent quelques instants auprès du mort, y disent une prière puis se retrouvent dans la cuisine pour boire un café, souvent «arrosé» pour les hommes, les langues vont alors bon train. Si la mort n'épargne personne, les riches comme les pauvres, les faibles comme les puissants, le curé adapte la cérémonie aux possibilités financières des familles. Il proposait un choix de trois classes d'obsèques. La première, la plus coûteuse, amenait le cercueil dans le chœur de l'église où était dressé un catafalque orgueilleux. On ne lésinait pas sur les cierges et l'encens. Les cloches sonnaient le glas toutes les deux heures ! Pareil enterrement devait mener le défunt directement au paradis !
La seconde classe laissait le cercueil recouvert d'un simple drap mortuaire, au milieu de la travée, à l'entrée du chœur. C'est par là qu'on accédait au purgatoire ! La troisième classe n'autorisait pas un long séjour dans l'église. Le cercueil restait à l'entrée sous les cloches. On expédiait l'office en deux coups de goupillon et tant pis pour le malheureux s'il se retrouvait en enfer !
L'enterrement
Les parents et amis rassemblés dans la maison du défunt suivent en cortège le corbillard jusqu'à l'église, le convoi est mené par le prêtre venu bénir le corps avant son départ pour l'église. Les femmes de la famille directe portent de grands voiles en crêpe noir qui leur cachent totalement le visage et le haut du buste. Les hommes portent un brassard noir d'environ 8 cm au bras gauche. (Les jours suivants, ils auront un ruban noir cousu sur le revers de la veste.) Auparavant, dans la chambre mortuaire, les visiteurs tracent dans l'air avec le buis, béni le jour des Rameaux, un signe de croix d'où volent quelques gouttes d'eau.
Le transport du corps
A la campagne, le corps était amené à l'église dans une voiture de la ferme, le cheval bien étrillé, sabots et équipements noircis, voiture bien propre avec de la paille sous le cercueil recouvert d'un drap. Le bulletin de la société archéologique de Clermont, de 1905, relate une coutume unique selon lui dans le département de l'Oise : aux enterrements du hameau de St-Claude, le clergé allait chercher le mort qu'on transportait à l'église en voiture à cheval, le cercueil posé sur la paille. A un certain endroit du trajet, une personne se détachait du cortège pour aller retirer un peu de cette paille, qu'elle disposait en forme de croix sur le bord du chemin. Pour empêcher les intempéries d'enlever ou de dispenser cette poignée de paille. «La fouare des morts», on la recouvrait d'une pierre. Cet usage a disparu du jour ou fut créé le cimetière de St-Claude en 1893.
Dans certains villages, ce sont les voisins qui portent le défunt. Les hommes portent les hommes, les femmes portent les femmes, les filles portent les garçons et inversement. Si le cercueil est porté sur des bâtons par quatre ou six personnes, le menuisier cloue des tasseaux sous le cercueil afin qu'il ne glisse pas durant le transport.
A partir du moment où les cimetières sont transférés hors de l'agglomération et souvent éloignés de l'église, apparaît l'usage du corbillard tiré par un ou deux chevaux.
Exceptionnellement, le 4 mai 1900, aux obsèques du Dr Cantrel, le journaliste du JOURNAL DE MOUY écrit ... viennent ensuite deux civières chargées de fleurs naturelles portées à bras d'homme, le clergé suivi du cercueil porté également à bras d'homme et escorté par la compagnie des sapeurs pompiers... Quelques communes s'équipent pour assurer ce service mais la plupart laissent leurs administrés faire appel à des entreprises spécialisées. La commune d Ansacq possède toujours un brancard monté sur roues de bicyclette permettant de se passer le cas échéant d'une entreprise de pompes funèbres. La commune de Thury se trouve dans le même cas. St Epin utilisait le corbillard de l'usine du Bon Pasteur.
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